Raymond Carver…

Philippe Djian, dans Ardoise, éd. Julliard, exprime exactement le ressenti de Sandrine Delorme.

Djian écrit :
[…] Peut-on dire d’un écrivain qu’il est tout ce qu’on aime ?
Eh bien, pour commencer, il faudrait que le style de cet écrivain soit parfait à votre oreille. Qu’en cas d’urgence extrême, ce style, vous soyez capable de sacrifier tous les autres pour ne garder que celui-ci – car il est leur quintessence, ou encore, diriez-vous, leur impeccable aboutissement.
C’est déjà beaucoup.
Mais il faudrait ensuite que cet écrivain, s’il veut ramasser toute la mise, et une bonne fois pour toutes, que cet écrivain ait taillé un univers à vos mesures. Qu’il parle de ces choses qui pour vous ont un sens.
Eh bien, la réunion de ces deux conditions est impossible. Le nombre et la diversité des connexions nécessaires font qu’on abandonne tout espoir.
N’empêche que Raymond Carver est tout ce que j’aime. […]
[…] Pourquoi un écrivain comme Raymond Carver me plaît-il autant ? Ce n’est pas à cause des histoires vagues et glauques qu’il raconte, mais parce que tout ce qu’il dit me transperce. Il a mis au point une écriture, une sorte de vibration, qui entre en résonance avec moi. Ecrire, c’est être au diapason des autres. […]
[…] Raymond Carver avait tellement de choses à dire et il s’accordait si peu de mots pour les exprimer. On dirait de l’ivoire. Pour bien comprendre, il faut être en colère, ou profondément amoureux, ou malheureux, enfin excité ou électrisé d’une manière ou d’une autre. Et ensuite, il faut pénétrer dans une petit boîte. Il faut se plier et se rouler sur soi-même. Je n’en connais pas beaucoup qui y parviennent. Ça donne envie quand on les voit. […]
[…] Quand je lis une nouvelle de Raymond Carver, ou bien un poème, ou n’importe quoi, je sais ce qui me pousse à m’améliorer. Je sais d’où ça vient. J’en ai le souffle coupé, en y pensant. C’est comme de rencontrer une femme qui vous rendrait incapable de mentir, de trahir, incapable de faire le con, et qu’au lieu de vouloir assassiner vous ne pensiez qu’à remercier du fond du cœur. […]